Quelles humanités pour éduquer et former au XXI e siècle ? Questions et perspectives philosophiques contemporaines

  • Du mercredi 14 juin 2023 au vendredi 16 juin 2023
  • INSPE, Bordeaux, France
  • en présentiel
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Description

 Le terme d’humanités convient-il encore pour définir un curriculum et pour interroger les modalités de transmission et de formation des nouvelles générations ? L’émergence des humanités scientifiques, médicales, numériques et environnementales n’interroge-t-elle pas profondément la signification que nous devons accorder aujourd’hui à cette formulation et à ses enjeux ?

L’expression latine « studia humanitatis », littéralement « étude de l'humanité », désigne les lettres antiques et elle est à l’origine du terme « humanitas » grâce auquel Vairon et Cicéron traduisirent le grec « paideia ». À la Renaissance, les humanités furent ainsi intrinsèquement liées à l’éducation des nouvelles générations, du moins de celles qui avaient le privilège d’accéder au savoir. Par opposition aux « litterae divinae » ou « sacrae », réservées aux religieux, les « litterae humaniores » correspondaient aux enseignements laïques délivrés aux profanes. Elles étaient initialement comprises comme un rapport vivant et interrogatif aux textes issus des traditions antiques, au fondement de l’humanisme européen. Elles se définissaient en outre par leur caractère désintéressé, comme une éducation libérale, déconnectée de tout objectif utilitaire[1]. Progressivement, à l’instar du terme anglais « Humanities », la notion s’est enrichie pour renvoyer plus largement à un ensemble de disciplines articulées autour des lettres classiques et modernes, de la littérature et de la philosophie.Au fil du temps, la place de ces différents enseignements a reculé dans le cursus secondaire des élèves au profit de nouvelles disciplines parmi lesquelles les mathématiques et les sciences jouent encore aujourd’hui un rôle prééminent. Cela a conduit certains à considérer les humanités comme une vieille lune et l’éducation scolaire comme enfin libérée d’un héritage jugé élitiste et caduc. Les usages distinctifs des humanités furent ainsi pointés par certains sociologues comme source d’inégalités de réussite scolaire et universitaire, au risque de conduire à disqualifier les humanités en elles-mêmes, plutôt que leur confiscation par une « élite » dominante.

Pourtant, on constate actuellement leur retour en force dans le champ éducatif. On peut ainsi observer depuis plusieurs années dans de nombreux pays l’apparition de cursus scolaires et universitaires s’y référant explicitement, englobant les humanités classiques mais aussi l’histoire, la géographie, le droit, les sciences sociales, voire les arts. À titre d’exemple, en France, il existe dorénavant un parcours « Humanités, littérature, philosophie » au lycée et des licences et masters « Humanités » parfois articulés à différents champs professionnels ou scientifiques, comme la médecine ou les sciences dites « exactes ». Ce mouvement ne peut manquer d’interroger la philosophie, et tout particulièrement la philosophie de l’éducation. Il enveloppe une idée philosophique de l’Homme, engage une définition de notre humanité, et « c’est toujours au nom de ce qu’est l’homme ou de ce qu’il doit être qu’on prescrit ce qu’il faut faire et ne pas faire[2] ».

Du fait de la complexité des problèmes politiques, sociaux et environnementaux auxquels se trouve aujourd’hui confrontée l’humanité et de la circulation accélérée des savoirs à l’échelle internationale, les humanités, par les croisements et dialogues interdisciplinaires et interculturels qu’elles permettent, semblent retrouver une place qu’elles avaient perdue. Dès la fin du Moyen Âge occidental, n’avaient-elles pas pour horizon une forme de cosmopolitisme éclairé et l’idéal de la Cosmopolis des Sages, où les seules frontières qui valent sont celles qui séparent le savoir de l’ignorance et de la superstition ? C’est ainsi que le paradigme pédagogique de la dogmatique chrétienne fut progressivement érodé par l’essor d’un nouveau modèle d’éducation pour la jeunesse estudiantine : les humanités. Ces humanités, libérales, pacifistes, apatrides, ont ainsi accompagné la mutation intellectuelle d’une bonne partie de la philosophie qui, à l’image de l’itinéraire de Montaigne, puisa dans des ressources antiques revisitées une énergie nouvelle. « La dénomination commune d’humain devrait suffire à établir une convention entre tous les hommes[3] », avança même Érasme pour faire l’éloge des humanités comme trésor commun à l’ensemble des humains.On constate ainsi aujourd’hui que les humanités scientifiques, numériques, médicales et environnementales se sont progressivement ajoutées ou articulées aux humanités classiques. Les chercheurs issus de différents horizons[4] appellent de ce fait à renforcer la place des humanités dans l’éducation des enfants mais aussi dans la formation des adultes, qu’ils soient de futurs professionnels ou de simples citoyens, afin qu’ils puissent mesurer en connaissance de cause la portée politique, sociale ou environnementale de leurs choix individuels et collectifs. Ils défendent aussi les humanités face à l’écrasement que lui font subir les logiques néo-libérales, les conceptions technocratiques de l’éducation, et les critères très scientifico-centrés de la compétition académique internationale dans le champ de la recherche. Elles apparaissent enfin comme un contre-feu face aux simplifications engendrées par les discours politiques ou religieux extrémistes (complotisme, post-vérité, économisme, pensée unique, ethno-nationalismes…) prospérant sur fond d’une incompréhension de la complexité des phénomènes naturels et sociaux contemporains.  

Cependant, cette démultiplication des usages du terme peut aussi en appauvrir le sens et en réduire la portée, voire conduire à une instrumentalisation préjudiciable de celui-ci. Dans ce cadre, les humanités peuvent apparaître comme une caution bien commode ou comme un supplément d’âme à des formations qui manquent cruellement d’humanité. On peut ainsi observer que de nombreuses écoles de commerce, s’inspirant des cursus des managers américains ont progressivement ajouté les « humanités » aux enseignements de marketing et de management pour développer les « soft skills » des futurs décideurs et leur donner un vernis culturel indispensable pour faire la différence dans un univers professionnel ultra compétitif.L’exemple des humanités numériques montre également la nécessité de s’interroger de façon critique sur l’inflation du terme. Dans le pire des cas, elles apparaissent comme une « tarte à la crème des discours sur l’innovation à l’université[5]». Mais elles peuvent aussi, si on les prend au sérieux, nous conduire à repenser les modalités de production et de circulation du savoir induites par l’omniprésence des techniques numériques dans nos existences. En ce sens, elles invitent, de façon beaucoup plus ambitieuse, à une véritable « pharmacologie de l'épistémè numérique[6] », dont les enjeux en matière éducative sont de plus en plus évidents.

Ces constats ne peuvent manquer d’interpeller les philosophes de l’éducation et plus largement les éducateurs. Le colloque propose en ce sens d’aborder la question de la place des humanités dans l’éducation, l’enseignement et la formation aujourd’hui, à travers les axes suivants (liste non limitative) : Axe 1. École et humanités Axe 2. Formation des adultes et humanités  Axe 3. De nouvelles humanités ? Les humanités comme point d’appui pour une critique à l’âge de la déshumanisation et de l’inhumanité ?Axe 4. Les humanités en contexte interculturel

https://www.fabula.org/actualites/110077/quelles-humanites-pour-eduquer-et-former-au-xxi-e-siecle.html